Il était une fois une femme malheureuse.
Elle aurait bien aimé avoir dans sa maison un homme avenant et fidèle.
Beaucoup étaient passés devant sa porte, mais aucun ne s’était arrêté.
Par contre, les corbeaux étaient tous pour son champ, les loups pour son troupeau et les renards pour son poulailler.
Si elle jouait, elle perdait. Si elle allait au temple, il pleuvait, et si tombait une tuile du toit, c’était juste au moment où elle était dessous.
Bref elle n’avait pas de chance.

Un jour, fatigué de souffrir des injustices du sort, elle s’en fut demander conseil à un Yogi qui vivait dans un bois derrière son village.
En chemin un vol de canards laissa tomber sur elle, du haut du ciel, des fientes, mais elle n’y prit pas garde, elle avait l’habitude.
Quand elle parvint enfin, toute crottée, toute puante, à la clairière où était sa cabane, le saint homme lui dit :
-Il n’y a d’espoir qu’en Shiva. Si tu n’as pas de chance, lui seul peut t’en donner. Va le voir de ma part, je suis sûr qu’il t’accordera ce qui te manque.
L’autre lui répondit :
-J’y vais. Om Sri Siddha Yogi Namaha!
Et elle couvrit sa tête de son sari, son sac bien en équilibre au sommet du crâne, la route sous ses pas, et s’en alla chercher sa chance auprès de Shiva.
Il vivait en haut du mont Kailash, avec sa compagne Parvati, la déesse de la montagne.
Le chemin allait être long, mais sa chance en valait la peine.
"En son sommet est ma demeure et l'entrée du Shambala, seules les âmes purifiées peuvent y entrer."

Or en chemin, comme elle traversait une vaste forêt, un tigre lui apparut au détour du sentier. Elle fut tant effrayée qu’elle tomba à genoux en claquant des dents et tremblant des mains :
-Epargne moi, bête terrible, lui dit-elle. Je suis une malchanceuse, une femme qu’il vaut mieux ne pas trop fréquenter. En vérité, je ne suis pas comestible. Si tu me dévorais, probablement qu’un os de ma carcasse te trouerait le gosier.
-Bah, ne crains rien, lui répondit le tigre. Je n’ai pas d’appétit. Où vas-tu donc, Ô toi qui porte la détermination de Sri Parvati ?
-Je vais voir Shiva, en haut du mont Meru.
-Porte lui mon bonjour, dit le tigre en bâillant. Et demande lui pourquoi je n’ai pas faim. Car si je continue à n’avoir goût à rien, je serai mort avant qu’il ne soit longtemps. S'il m'aide, dis-lui qu'à ma mort, ma peau sera sienne, il pourra en faire son tapis de méditation.
La voyageuse promit, bavarda un moment des affaires du monde avec la grosse bête et reprit son chemin.

Plusieurs jours passèrent.
Parvenue dans une plaine verte, elle alluma son feu sous un arbre maigre. Or, comme elle s’endormait, elle entendit bruisser le feuillage au-dessus de sa tête, elle cria :
-Qui est là ?
Une voix répondit :
-C’est moi, le Banian. J’ai peine à respirer. Regarde mes frères sur cette plaine. Ils sont larges, vastes, ont milles pieds magnifiques. Moi seul suis chétif. Je ne sais pas pourquoi.
-Je vais visiter Shiva. Je lui demanderai un remède pour toi.
-Merci, voyageuse, répondit le Banian infirme.
Le temps ne comptait plus, l'arbre qui marche lui avait donné du courage, la montagne se rapprochait d'elle, sa concentration et sa dédicace étaient telles qu'elle avait l'impression qu'elle était immobile et que le monde glissait sous ses pieds. Puis un jour vers midi elle pouvait voir le bas de la montagne.

Au soir, à l’écart du sentier qui menait au Saint des Saints elle vit une maison parmi les rochers. Elle était presque en ruine. Son toit était crevé, ses volets grinçaient au vent du crépuscule.
Elle s’approcha du seuil, et par la porte entrouverte elle regarda dedans. Près de la cheminée un homme était assis, la tête basse. Il pleurait. La femme lui demanda un abri pour la nuit, puis elle demanda :
-Pourquoi êtes-vous si triste ?
Le jeune homme renifla, s’essuya les yeux.
-Shiva seul le sait, répondit-il.
-Si Shiva le sait, lui dit la femme, n’ayez crainte, je l’interrogerai. Dormez bien, bel homme fragile.
Il haussa les épaules. Depuis un an la peine qu’il avait le tenait éveillé tout au long de ses nuits.
-Merci Ô Femme de cœur, il te faudra cependant mériter son écoute, sais-tu que des dizaines de pèlerins passent ici quotidiennement pour aller faire le tour du Merudanda? Aucun ne m'a été autant attentionné que toi.
-Ô serviable jeune homme, c'est toi qui m'a donné ton hospitalité, et je t'en suis infiniment reconnaissante.
-Je te béni Femme courageuse, tu auras besoin de ressources pour aller au bout de ton périple, penses aux questions que tu portes en toi, et aux gens qui pourront bénéficier de ta sagesse acquise lors de ce voyage.

Le lendemain, la voyageuse arriva au pied de la de l'axe du monde, le Merudanda.
Il y avait ici des centaines de pèlerins qui disparaissaient au loin derrière la montagne, comme elle, ils avaient fait le chemin pour demander à Shiva, son aide.
Elle entra dans le flot des pèlerins, et commença à marcher autour de l'édifice majestueux, dont les falaises apiques empêchaient toute ascension.
Après deux jours de marche, elle n'avait toujours pas trouvé de chemin montant vers le sommet, et elle avait rapidement compris, au vu de ses questions restées sans réponse, que la marche devait être silencieuse. Elle continuait donc en silence, se concentrant sur ce qu'elle devait apporter devant Shiva.
Le quatrième jour, elle fût prise de panique, elle reconnu le paysage, c'est de là quelle elle venait, c'est ici qu'elle avait commencé à tourner autour de la montagne.
Combien de tours allait-elle devoir faire pour trouver le chemin menant au sommet, perdue dans ses Mantra, elle avait dû louper le sentier.

Elle renforça son esprit et reprit la route un jour de plus, et soudain elle entendit alors :
-Ma Fille, que me veux tu ?
-Seigneur Shiva, est-ce toi qui me parles.
-Qui veux tu que ce soit, n'es tu pas venue ici pour me demander de l'aide?
-Si bien sûr Ô Deva, mais je pensais te trouver au sommet.
-Saches que le sommet est inaccessible, personne n'est autorisé à y monter, en son sommet est ma demeure et l'entrée du Shambala, seules les âmes purifiées peuvent y entrer. Je viens à toi car tu mérites mon écoute.
-Ô Shiva ce que je veux c'est trouver ma chance.
-Tu peux me poser trois questions, ma fille, et tu l’auras. Elle t’attend déjà au pays d’où tu viens.
-Merci, Seigneur. Au pied du mont est un homme triste. Il pleure. Pourquoi ?
-Il est beau, il est jeune, il lui faut une épouse.
-Ô Shiva, sur mon chemin j’ai rencontré un Banian bien malade. De quoi souffre-t-il donc ?
-Un coffre d’or empêche ses racines d’aller chercher profond le terreau qu’il lui faut pour vivre.
-Ô Lord Shiva, dans la forêt est un tigre bizarre. Il n’a plus d’appétit. Et il t'offrira sa peau s'il retrouve le goût.
-Qu’il dévore la femme le plus sotte du monde, et la santé lui reviendra.
-Om Namah Shivaya, Om Namah Shivaya, Om Namah Shivaya.

La femme reparti de la où elle venait, satisfaite de sa discussion avec Shiva.
Elle vit l'homme en larmes devant sa porte. Elle lui fit un grand signe.
-Bel homme, dit-il, il te faut une épouse !
-Entre donc, voyageuse. Ton visage me plaît, tu es forte et courageuse, soyons heureux ensemble !
-Hé, je n’ai pas le temps, j’ai rendez-vous avec ma chance, elle m’attend, elle m’attend !
Elle le salua d’un Namaste sincère et profond, et s’en alla en gambadant.

Elle arriva bientôt en vue du Banian maigre sur la plaine. Elle lui cria, de loin :
-Un coffre rempli d’or fait souffrir tes racines. C’est Shiva qui me l’a dit !
L’arbre lui répondit :
-Femme au grand cœur, déterres-le. Tu seras riche et moi je serai délivré !
-Hé, je n’ai pas le temps, j’ai rendez-vous avec ma chance, elle m’attend, elle m’attend !
Elle assura son sac sur sa tête, et reparti vers la forêt.

Le tigre l’attendait au milieu du chemin.
-Bonne bête, voici : tu dois manger une femme, mais pas n’importe laquelle, la plus sotte qui soit au monde.
Le tigre lui demanda :
-Comment la reconnaître ?
-Je l’ignore. Je ne peux faire mieux que de te répéter les paroles de Shiva, comme je l’ai fait pour l'homme et pour le Banian.
-L'homme ?
-Oui, l'homme. Il pleurait sans cesse. Il était jeune et beau. Il lui fallait une femme. Il voulait de moi, mais je n’avais pas le temps.
-Et l’arbre ? dit le tigre.
-Un trésor l’empêchait de s'étaler. Il voulait que je l’en délivre. Mais je t’ai déjà dit : je n’avais pas le temps. Je ne l’ai toujours pas. Adieu, je suis pressé.
-Attends, attends! Où vas-tu donc ?
-Je retourne chez moi. J’ai rendez-vous avec ma chance. Elle m’attend, elle m’attend !
-Un instant, dit le tigre. Qu’est une voyageuse qui court après sa chance et laisse sur le bord du chemin un homme avenant et un trésor enfoui ?
-Facile, bonne bête, répondit l’autre étourdiment. C’est une sotte. A bien y réfléchir, je ne vois pas comment on pourrait être une sotte plus sotte que celle-ci.

Ce fut son dernier mot. Le tigre enfin dîna de fort bon appétit et rendit grâce à Shiva pour ses faveurs parfaites.